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Monique Blanc

L’Enfer au Moyen Âge

L’Enfer à l’époque romane À l’aube du Moyen Âge, à la suite des folies entourant le changement de millénaire, lorsque le retour du Christ parut à nouveau très proche, tous semblèrent possédés du désir de rédemption et rejetèrent le monde d’ici-bas. Au terme de ce premier millénaire depuis la naissance du Christ, l’incertitude et l’angoisse affectaient tous les hommes. L’image de la catastrophe finale adhérait fortement aux mentalités. Le problème qui se posait  aux clercs comme aux laïques était de savoir quand aura lieu le grand écroulement, cette fin des temps à laquelle on croyait tant, avec inquiétude et angoisse. L’Apocalypse semblait donner la réponse « lorsque mille ans seront consommés… ». [...]

La représentation de l’enfer fait partie intégrante de l’iconographie du Jugement dernier. Aux portails romans, les représentations les plus fréquentes sont les suivantes : le Christ en majesté avec les symboles évangéliques et les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse, le Jugement Dernier selon Matthieu, et la parabole de Lazare. La mise en image du Jugement Dernier selon Matthieu marque une étape décisive dans la représentation de l’Enfer. L’illustration de l’enfer n’apparaît cependant guère avant le VIIIe siècle  et ne  conquiert vraiment sa première place qu’au XIIe siècle, avec l’épanouissement de l’art gothique. Vers 1110, on commence à placer des statues aux portails des églises et le Jugement Dernier agrémenté de sulfureuses scènes infernales y fut aussitôt représenté : à Mâcon, Autun, Conques, Espalion, Baulieu et d’autres.

À Conques, on franchit une nouvelle étape. Par ses dimensions, son originalité, sa beauté effrayante, le tympan de Sainte-Foy est une des œuvres les plus considérables de la sculpture romane alors que nous nous situons au tout début du XIIe siècle. Le tympan de Conques, porteur d’un message précis est aujourd’hui encore très impressionnant. Les inscriptions y figurant précisent et menacent : « Fures, mendaces, falsi, cupidique, rapaces sic sunt damnati cuncti simul et scelerati. O peccatores transmutetis nisi mores judicium durum vobis scitote futurum » (Les voleurs, les menteurs, les trompeurs, les avares, les ravisseurs sont tous condamnés avec les scélérats. Pécheurs, si vous ne réformez vos mœurs, sachez que vous subirez un jugement redoutable). [...]

Au célèbre portail d’Autun, le thème est sans ambiguïté, c’est un Jugement dernier. Logé sous le narthex de la façade Ouest, il dominait un cimetière, l’entrée principale de l’église fut construite pour abriter les reliques de Saint Lazare et se trouvait d’ailleurs à l’extrémité du transept nord [...] les maudits sont jetés dans la gueule de Léviathan [...] Les scènes infernales se développent sur toute la hauteur de la partie latérale gauche du porche. Du roman au gothique Au XIIe siècle, les moines mais aussi les théologiens et les prédicateurs enseignaient le mépris du monde et ils ne manquaient pas d’y faire allusion dans leurs sermons. Un chapitre entier de la Summa de arte predicatoria d’Alain de Lille, exprime comment le thème doit être développé en chaire : « si le prédicateur veut inviter les auditeurs au mépris du monde, qu’il mette au centre ce texte… « Vanité des vanités, tout est vanité » (reprenant la litanie du livre de l’Ecclésiaste).

A la charnière des XIIe et XIIIe siècles, la société renonce majoritairement au mépris du monde et veut croire à nouveau que le bonheur existe sur cette terre. Ces transformations s’exprimèrent aussi dans de nouvelles formes iconographiques de l’enfer. La version dramatique du Jugement de la première moitié du XIIe siècle, aux formes exagérées et aux inscriptions menaçantes dont Conques offre le meilleur exemple, cherchait à bouleverser le fidèle, cette conception est maintenant dépassée. Ce siècle connaît une stabilité relative, la hiérarchie de l’Eglise est restaurée, la croissance économique et démographique est là. La monarchie capétienne s’affirme avec Louis VII puis avec son fils, Philippe Auguste, le vainqueur de Bouvines. C’est l’époque du grand développement de l’art gothique et l’ouverture des grands chantiers des cathédrales.

Dans le psautier de Blanche de Castille où le Jugement est réparti sur plusieurs folios, le médaillon avec le sein d’Abraham est opposé à celui de la marmite et de la gueule renversée de l’enfer. Sur un feuillet enluminé de Simon Marmion, les anges entourant le Christ-Juge récoltent les os des morts et plus exceptionnel encore, l’enlumineur, consacre une page entière à un paysage, chose rare sur les livres enluminés de cette époque [...] Sur le manuscrit de Cambridge, le Christ trône vêtu d’une tunique blanche légèrement ouverte sur son flanc droit laissant pudiquement entrevoir ses plaies. [...]

Au registre inférieur : un groupe de bienheureux dont un franciscain, un dominicain, une reine, font face à un deuxième groupe de damnés sortant d’une gueule béante pour plonger, l’un après l’autre dans l’abîme infernal qui occupe tout l’espace inférieur de l’enluminure. La gueule est le signe de la damnation annoncée. [...] Cette omniprésence de la gueule ou de la double gueule dont les représentations sont innombrables, peut être vue de profil, c’est le cas sur le Livre d’heures de Catherine de Clèves. La vision dramatique de l’enfer dans le célèbre manuscrit du duc de Berry a été placée à la fin de l’Office des Morts. Elle est empruntée à la Vision de Tungdal. Satan est étendu sur une sorte de gril ferré placé sur des charbons ardents. Il saisit les âmes de ses mains puissantes et sa forte expiration les projette vers les hauteurs. Le feu se répand tout autour des réprouvés et dans le creux de montagnes des damnés tentent de sortir la tête au milieu des flammes. Deux diables attisent le feu à l’aide de deux soufflets surdimensionnés sur lesquels ils se tiennent debout, les actionnant avec tout le poids de leur corps. D’autres diables torturent les hommes dont la vie sur terre fut douteuse et leur infligent toutes sortes de sévices. Un ecclésiastique, le seul portant encore des vêtements, est tiré par un diable, une corde passée à son cou tandis qu’un autre diable, le chevauchant, lui enfonce un instrument tranchant dans le haut du dos. Les symboles fixés dès le XIIIe siècle à l’apogée de l’art gothique : le glaive et le lys de part et d’autre du visage du Christ ainsi que l’arc-en-ciel sont absents chez Jan van Eyck et Petrus Christus, nous les retrouvons sur le célèbre polyptyque de Rogier van der Weyden réalisé pour Nicolas Rolin, à l’époque de Philippe le Bon et qui en fit don à l’Hospice de Beaune où il se trouve aujourd’hui. Le christ-Juge de van der Weyden est assis sur l’arc-en-ciel, le lys côté des élus, le glaive côté des damnés ; les deux intercesseurs étant, comme toujours dans la peinture septentrionale, Marie et Jean-Baptiste selon la Déisis byzantine.

La composition monumentale du Jugement dernier de Hans Memling se présente sur trois panneaux. Le Jugement lui-même adopte toutes les caractéristiques iconographiques déjà rencontrées aux tympans de nos cathédrales mais aussi chez d’autres Flamands comme van der Weyden à l’Hospice de Beaune. Le plateau négatif de la balance sur lequel l’âme damnée se débat se situe plus haut que celui de l’élu assis en prière, contrairement à tout ce que l’on a pu voir jusqu’à présent. Le cortège céleste se concentre autour de l’arc-en-ciel en présence de Marie et Jean-Baptiste alors que les ressuscités sortent de terre sur une distance assez longue nous amenant aux confins de la terre et de la mer. Pendant de longs siècles, l’homme redouta la nuit et l'ombre nocturne à la ville comme à la campagne. La nuit étant inséparable des fantômes et des suppôts de Satan, on attend donc patiemment le retour du jour et de la lumière rassurante. En effet, le sensoriel, l'affectif, l'imaginaire, le surnaturel rythment la vie des hommes en des temps difficiles. On attache peu de prix aux temps d'ici-bas par rapport à l'éternité céleste. Bien avant l'ère chrétienne, le monde infernal et le contraste de la nuit, peuplé de démons et d'êtres fantastiques, et du jour hante l'esprit humain. L'existence de l'enfer ou la conceptualisation d'un certain enfer n'a pas été ignorée de l'époque protohistorique. La notion de l'au-delà, d'une vie après la mort appartient à toutes les civilisations sur tous les continents sous des formes diverses depuis toujours et aujourd’hui encore.

Monique Blanc Conservateur en chef du département Moyen Âge - Renaissance  du musée des Arts décoratifs de Paris Auteur de « Voyages en Enfer » (éditions Citadelles et Mazenod).