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Interview de Frédéric Voisin par Anne et Julien

Anne & Julien : Peux tu nous expliquer ton parcours dans le monde de l'illustration et de la gravure ?

Frédéric Voisin : En fait, j'ai plutôt un parcours atypique, j'ai débuté ma carrière dans les années 80 en étant illustrateur de presse, puis, passionné de musique, j'ai conçu des couvertures de disques, je suis même parti vivre et travailler à Londres dans les années 90 en tant que graphiste dans le monde de la musique et j'ai étroitement collaboré avec des labels et le New Musical Express comme free lance. Quant à la gravure, j'ai commencé mes premières linos en 1981 sur le thème des artistes de Reggae, A la même époque, j'ai intégré la « radio ivre » qui était une radio libre, ce qui m'a permis de partir à la  rencontre du milieu musical de Kingston en 1982. D'ailleurs par la suite, beaucoup de mes couvertures de disques ou de mes affiches ont été réalisées à partir de linogravures. La gravure sur lino n'est donc pas une nouveauté pour moi et j'ai appris la technique en autodidacte. Après, il n'y a pas de secret, il faut parfaire sa technique et son langage graphique en travaillant, car contrairement à ce que la plupart des gens imagine, la technique de la gravure sur lino est extrêmement exigeante.

A&J : Quel est ton cheminement pour une telle expo ? Et pourquoi cette idée d'aborder des thèmes réputés difficiles, voire "macabres" ?

FV : Après ma série sur l'Apocalypse en 2010 la suite logique devait être une série sur le thème de la Mort et des Enfers. Ça m'a paru limpide. Je ne sais pas si j'aurais pu aborder ces thèmes sans être passé par la case « Apocalypse ». C'est certain qu'en décryptant le livre des révélations de Saint Jean, la Mort et les Enfers apparaissent d'une façon récurente et je me suis familiarisé avec ces thèmes. C'est la négation de la mort qui est macabre ou morbide, nous nous devons de l'accepter, nous n'avons pas d'autre alternative « una tantum certa », c'est d'ailleurs notre seule certitude, celle que nous mourrons tous un jour. L'homme a donc inventé un subterfuge étonnant : se moquer de la mort ou de la faire aller de paire avec la vie, les danses macabres en sont le parfait exemple. En ce qui me concerne, j'aime à penser comme les hommes et les femmes du Moyen âge : la mort doit faire partie intégrante de la vie, ne restons pas dans le déni. D'autre part, le thème de la mort a toujours passionné les artistes, ils ont très souvent illustré les thèmes des « Vanités », des « Enfers », du « Paradis » et des « Jugements derniers ». Plus largement, le thème de « l'au-delà » demeure un mystère pour la majorité d'entre nous et je ne pense pas que tous ces thèmes soient difficiles car ils sont passionnants et donnent à représenter des scènes qui peuvent même être amusantes, comme chez Jérôme Bosch et Brueghel. Ce qui est triste, c'est de perdre un être cher, car là, forcément intervient la notion de souvenirs partagés et le manque s'installe. Le Moyen âge avait instauré l'Ars moriendi, l'art de bien mourir et la préparation à la mort était une notion importante que l'homme contemporain s'est complètement interdit, ce qui, à mon avis, est une très grave erreur.

A&J : Dans la société dans laquelle nous vivons, qui est essentiellement axée sur le matérialisme et le plaisir immédiat, qui feint d'ignorer la mort et se moque des enfers, pourquoi penses-tu que ces thèmes soient contemporains ?

FV : Nous vivons dans une société incroyable ! J'ai un double sentiment : à la fois une certaine forme de fascination mais également un sentiment de répulsion à l'égard de notre monde contemporain. Nous conduisons des voitures sans même savoir comment elles fonctionnent... Je tape des mots sur un clavier en ignorant totalement le fonctionnement d'un ordinateur. Nous sommes prisonniers des techniques et des technologies, car c'est une élite minoritaire qui crée nos besoins. La société de consommation est une énorme farce qui privilégie avant tout les plaisirs immédiats au détriment bien entendu du raisonnement et de la pensée. Cette société de la facilité nous donnera du fil à retordre et déjà, actuellement nous en percevons les limites. Ce qui est effrayant, c'est que la roue tourne et que nous ne pouvons pas la stopper. Alors nous inventons de nouvelles choses extraordinaires pour nous faire oublier que nous allons droit dans le mur. D'un point de vue philosophique, je me sens plus proche des idées d'Érasme que des idées ultra libérales de notre société contemporaine.
Le thème de la mort est depuis le début de l'existence humaine un thème contemporain. C'est même le propre de la mort car elle se rappelle à nous régulièrement (les guerres, les épidémies, les catastrophes liées au changement climatique, etc.). Pour la plupart d’entre nous, les enfers sont une notion dépassée et beaucoup pensent désormais que « l'Enfer est sur Terre ». Pour les croyants, il existe bien une notion de Paradis et, forcément, il y a donc son alter ego, l'Enfer. Pour revenir à l'Apocalypse, dans mon précédent catalogue, le texte de Jacques Cazeaux nous pose une question essentielle : l'homme porte-t-il l'Apocalypse en lui ? Chacun peut y trouver sa propre réponse... Au Moyen Âge, l'Enfer terrorisait, aujourd’hui il fait sourire...

A&J : Les thèmes que tu abordes dans tes gravures sont en général d'ordre religieux (l’Apocalypse) liés essentiellement à la période du Moyen âge, peux-tu nous expliquer pourquoi ?

FV : Quel sens leur donnes-tu ? Je me suis toujours intéressé à l'art du Moyen âge et de la Renaissance, J'ai toujours été fasciné par l'art des Primitifs Flamands et je me souviens très bien qu'à l'âge de 10 ans mes parents m'avaient fait découvrir le polyptyque de l'agneau mystique des frères Van Eyck présenté dans la Cathédrale Sainte Bavon-de-Gand. Cela a été un grand choc émotionnel. Mon regard d'enfant a été modifié pour toujours et l'œuvre m'a « fait grandir » rapidement. J'ai laissé tombé la BD pour les livres d'art. Pour comprendre toutes ces peintures très compliquées à décrypter pour un enfant, je me suis mis à lire les légendes des images et c'est ainsi que j'ai compris que l'art de cette période extraordinaire était lié aux religions et à l'érudition des lettrés de l'époque. Je me suis alors intéressé aux livres sur les religions dans le seul but de comprendre les peintures. J'ai découvert que tous ces artistes pratiquaient l'art du symbole et du code. Pour comprendre l'art du Moyen âge, il faut en saisir les codes. Les artistes du Moyen âge sont les grands maîtres du symbolisme. C'est aussi le sens du sacré, là où l'esprit ne touche plus terre et peut vous emporter très haut dans des sphères non explorées...

A&J : Pourquoi avoir choisi en priorité le médium de la gravure pour exprimer ton art ?

FV : L'art de la gravure est un art qui modifie le rapport au temps. Toute notion de vitesse, propre à notre société, disparaît et le « temps lent » se montre à nous, tous les graveurs vous le diront, car il y a des procédés, des processus à respecter. Le choix du papier est également primordial car, par sa texture, il peut changer l'aspect d'une gravure. Je suis également très attaché à la notion de « savoir-faire ». L'artiste devient artisan-ouvrier, l'ouvrage doit être parfait. Intervient également la notion d'édition, du fait de la possibilité de tirages multiples, l'art de la gravure est une technique vraiment démocratique et devient abordable pour tous. N'oublions pas qu’Albrecht Dürer vendait ses gravures sur les marchés.

A&J : Comment élabores-tu ton passage à la couleur ? Comment fais-tu tes choix et la répartition en matière de lignes de force ?

FV : Après avoir imprimé une édition de gravure tirée à « x » exemplaires, j'en choisi une que je décide de mettre en couleur à la main. Là se rejoignent la notion de tirages multiples et la notion d'une œuvre dite originale, peinte à la main. Les manuscrits du Moyen âge étaient en général reproduits à très peu d'exemplaires, ce qui explique leur rareté, les incunables du début de la Renaissance, grâce à l'invention de l'imprimerie pouvaient être reproduits en nombre plus important. En peignant à la main sur une gravure, je rejoins la tradition des enluminures car je ne reproduis jamais tout à fait les mêmes couleurs et les exemplaires sont, de ce fait, rares. La technique de la gravure sur lino, c'est l'art du noir et blanc, pas de gris comme il peut en exister dans les techniques de l'eau forte. Il faut donc trouver un langage graphique immédiat, c'est pourquoi la plupart des gravures sur lino contemporaines restent en général sur un mode de langage « brut ». L'école Expressionniste Allemande du XXe siècle a instauré cet état de fait.

Les artistes contemporains se sont engouffrés dans la brèche et cela perdure... Ce qui est intéressant c'est que la notion d'aplat noir est apparue au XXe siècle. Au Moyen âge, c'est la ligne qui prédomine, la notion d'aplat noir est une notion contemporaine. Dans mon travail, je joue sur les deux tableaux, je traite certaines de mes gravures le plus finement possible et fais apparaître les noirs qui, par contraste, facilitent la lecture de l'image.

A&J : Dürer est l'un de tes maîtres. Si la série Apocalypse était un hommage frontal, quelle est pour toi la signification profonde d'un hommage ? Et pourquoi cette nécessité ?

FV : Pas uniquement Dürer ! Tous les artistes « primitifs » du XVe siècle, Italiens, Allemands et, bien entendu, Flamands. L'école du nord de l'Europe a introduit la peinture à l'huile et une vision très aérienne de l'art, contrairement aux  primitifs Italiens qui, à la même période, s'embarrassent encore avec les dorures. Bien que pléthore d’artistes anonymes aient illustré l’Apocalypse de Saint Jean, Dürer s’est imposé à moi par son génie. Lors de mes recherches, j’ai été amené à découvrir Jean Duvet, artiste du XVIe siècle dont le travail sur l’Apocalypse, fort peu connu, est également remarquable. Pour cette nouvelle série sur la Mort et les Enfers, j'ai, si je puis dire, élargi mon champ de vision. Je cite dans mes gravures de nombreux artistes de cette période, de Bosch en passant par Brueghel ou encore Signorelli. On peut l’observer dans ma gravure « Les Damnés » dans laquelle je reprends les personnages de la fresque d'Orvieto. Dans ce sens,  la boucle est bouclée. Je prends plaisir à glisser des détails d'œuvre des grands maîtres dans mes gravures. Je ré-interprète donc certaines œuvres de ces artistes du XVe et XVIe siècle, comme un hommage rendu à ceux qui se sont intéressés en profondeur au thème des Enfers.

A&J : Considères-tu qu'aujourd'hui, un travail sur l’Apocalypse, les Enfers, la Mort représente une version contemporaine d'un Art Sacré ?

FV : Il faudrait pour cela redéfinir la notion de sacré et également la notion de contemporanéité. De nombreux spécialistes s'y sont cassés le nez. Pour moi, c'est assez simple, l'art sacré est intemporel, c'est le doigt qui montre l'infini... La notion de mode n'apparaît pas dans l'art sacré, quant à la notion de contemporanéité, je ne m'en préoccupe pas : je suis  un artiste contemporain car je suis vivant. Maintenant, est-ce que je fais de l'art contemporain ? Je botte en touche en posant la question suivante : comment s'appellera l'art contemporain dans 500 ans ? Notre société a aboli les courants artistiques, il y a pléthore de courants différents et d'ailleurs, je pense que c'est une bonne chose. Il y a en a pour tout le monde. Bien sûr, des courants prédominent, mais dans ce cas, nous parlons de modes et de marché de l'art...

Propos recueillis par Anne & Julien
Créateurs & Rédacteurs en chef de HEY! Revue d'Art Commissaires d'expositions