logo

Christian Noorbergen

Frédéric Voisin, ses gravures d’Apocalypse

L’infernale maîtrise de Frédéric Voisin, quand il consacre ses fortes gravures à l’univers de Dürer, l’approche à grands traits d’art du paradis inouï de l’Apocalypse. Les extrêmes et les contraires le construisent et le fascinent : la modernité la plus pointue et les maîtres d’hier. Les plus implacables et les plus insidieux labyrinthes formels, et la décantation chromatique la plus tendue. La proximité du macabre et de la farce transgressive. Les cendres de l’opacité et la brûlure des surgissements. L’irruption du fantasme et l’intemporalité des créatures mythiques. L’art est l’épreuve des contraires…

Frédéric Voisin tient ferme les rênes de la création, mais il ose lâcher les loups… Les facilités de l’ego ne déborde pas, quand même les tressaillements de l’intimité couvent à jamais sous les apparences à miroirs et à miracles de Dürer.


Frédéric Voisin joue à saute-abîme sur le fil tranchant de l’inspiration. Il convoque encore Piranèse et ses magies carcérales, l’art lointain et secret des mandalas, et la puissance mystérieuse des talismans. La nuit veille, et ses échos souterrains bouleversent les ordres du jour. Incantation sourde et exorcisme latent hantent l’œuvre tout entière. L’art de Voisin agit par contagion, envoûtement, et insidieux effets d’art. L’œil est pris dans un réseau formel lancinant et poignant. La rareté des couleurs et leur franchise assurée jouent à fond leur rôle prodigieux d’imprégnation mentale. Tout devient noyau d’incandescence, centre irradiant d’un vitrail de nuit qui protégerait l’âpre vie des couleurs. Elles vibrent au secret d’une armature immensément déployée qui partirait sur fond de ténèbres à l’assaut de l’univers. Rituel d’apparition, hilarant et sombre, cruel et sacrificiel.
Frédéric Voisin calligraphie puissamment l’espace. Il ensemence des signes qui se multiplient en extension infinie, dans une chromatique assombrie d’extrême densité. Se détachent, sur fond bleu nuit, ses admirables laves solaires, tandis que la passion écarlate jamais ne s’éloigne. Ainsi, la trilogie colorée du sacré médiéval, l’énergie de l’or, du rouge et du bleu, rôde souvent, déterminante et brutale. L’art hétérogène et bouillonnant du Moyen-Age hante les gravures de Frédéric Voisin, quand même elles sentent le soufre et le gouffre. A voir, sous signes de vie virulente, éclatée, frémissante, d’étranges et complexes paysages impossibles, à la lisière sombre de l’âme nocturne, où s’affrontent durement le cruel et le fragile, l’ironie et l’infime, la trame et le vide. Le dessin domine, aigu, acéré, prodigieusement inventif, comme des flashes éparpillés dans un espace d’une dérangeante instabilité, d’une profusion et d’un poids obsessionnels quasiment uniques. Frédéric Voisin est un piégeur fabuleux.
Dans cet espace en expansion, dans une prolifération d’une extrême liberté, s’agitent les masques des idoles, les esquisses dénoncées des pantins du monde. Ce sont des échos fantômes et les doubles magiques surgis de la chambre à secrets. Frédéric Voisin n’illustre pas l’illustre Dürer. Il s’invente, à contre époque, mystique et décalé, sur fond d’Apocalypse…


Christian Noorbergen
Critique d'art
Commissaire d'expositions.