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Patrick Demouy

Héritage

« Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. Nous voyons ainsi d’avantage et plus loin qu’eux, non parce que notre vue est plus aiguë ou notre taille plus haute, mais parce qu’ils nous portent en l’air et nous élèvent de toute leur hauteur gigantesque ». Cette métaphore de Bernard de Chartres, un confrère de XIIème siècle, m’est venue immédiatement à l’esprit quand je suis rentré dans l’atelier de Frédéric Voisin. La façon dont il nous donne à voir l’Apocalypse repose sur des années de recherche et des siècles de créations, de Beatus à Dürer.

Beatus de Lièbana est un moine des Asturies qui a écrit à la fin du VIIIème siècle un commentaire de l’Apocalypse dont la traduction visuelle, élaborée dans le milieu culturel mozarabe, a connu une grande diffusion jusqu’au XIIème. De nombreux manuscrits – aux auteurs anonymes – ont conservé des figures schématisées enluminées d’aplats de couleurs vives, se détachant de larges bandes rouges et jaunes. C’est une véritable mise en lumière dans tous les sens du terme. L’agneau tenant la croix comme un étendard est promesse de victoire en ces temps de reconquista ; les images expriment certitude et sérénité.

A la charnière du Moyen Age et de la Renaissance le jeune Dürer, traversant une phase mystique dans une époque encore marquée par nombre de fléaux et de violences, témoigne d’une foi tourmentée qui précède et annonce la Réforme. Son oeuvre est personnelle, non seulement par la réalisation technique et la présence du monogramme de l’artiste, mais aussi par la vision qu’il propose, comme pour réveiller une humanité menacée.

Beatus et Dürer. Entre couleurs franches et gravures en noir et blanc, entre sérénité et tourments visionnaires, Frédéric Voisin s’inscrit dans cet héritage médiéval où réel et imaginaire ne sont pas des domaines étanches et contradictoires, où la Parole du Christ à son Eglise s’inscrit dans un temps présent. Toutefois tous les temps doivent se résoudre en celui qui est le Premier et le Dernier, celui qui est, qui était et qui vient. Les planches qu’il nous est donné de voir ne manquent pas de références aux maîtres du passé : pour ne prendre qu’un exemple le Tournaisien Rogier de la Pasture, devenu Van der Weyden quand il fit carrière en Flandre. Cherchez bien... Mais l’actualité des conflits, de l’économie ou des moeurs déboussolées et la fiction surréaliste ont aussi toutes leurs parts. Cherchez bien là aussi pour décrypter les symboles en gravissant les degrés de lecture de l’image, comme on le faisait au Moyen Age. Comme on peut le faire en analysant l’iconographie de la cathédrale.

La réalisation et la présentation à Reims d’un tel ensemble de gravures nous rappellent opportunément à quel point notre cathédrale est riche d’images de l’Apocalypse, devant lesquelles nous passons trop souvent sans voir. Notre-Dame de Reims, a-t-on souvent écrit, est la cathédrale des anges. Et c’est précisément l’Apocalypse qui rend compte de leur présence.

Les anges des sept églises d’Asie sont le symbole de l’Eglise universelle. Au portail méridional de la façade ils accompagnent saint Jean écrivant à Patmos, dans les verrières des fenêtres hautes du choeur ils surmontent les images des églises de la province ecclésiastique de Reims pour bien montrer la continuité et l’unité dans la transmission du message et l’enracinement apostolique.

Les anges, qui ont été associés à la Création, sont envoyés pour désorganiser la structure parfaite et l’ordonnancement de l’Univers des premiers jours. Au portail méridional, toujours, ils répandent les coupes des fléaux, précipitent les étoiles dans la mer, moissonnent les têtes. Les corrompus périssent, mais les bienheureux subsistent à jamais, sauvés par le sang de l’agneau.

Beaucoup plus que la terreur du Jugement dernier, c’est une promesse de vie éternelle qu’exprime la grande façade. Au coeur de tout le programme iconographique, porté par les lignes ascendantes des gâbles, le couronnement de Notre Dame est l’interprétation mariale du chapitre 12 de l’Apocalypse. Déjà exposée autour de 900 par Remi d’Auxerre, qui fut maître des écoles de Reims, cette lecture a été particulièrement bien exprimée par saint Bernard de Clairvaux dans le deuxième quart du XIIème siècle. La femme « revêtue de soleil, la lune sous les pieds, la tête couronnée de douze étoiles » dont « l’enfant fut enlevé auprès de Dieu » est un symbole grandiose de Marie. Il faut imaginer ces statues colorées, la Vierge avec un manteau bleu, le soleil de cuivre doré la mettant en lumière, la lune de plomb blanchi à la céruse. Les créatures célestes qui l’entourent ne dialoguent plus avec les fidèles comme dans les cycles narratifs proches du sol ; au ciel les anges sont chez eux et derrière les séraphins aux triples paires d’ailes, ils tournent leurs regards vers le Christ et sa mère, dans une adoration joyeuse. Gaude Maria. Il faut se réjouir d’autant plus que ce triomphe est une promesse pour l’humanité rachetée par le sang de l’agneau. Ce n’est pas par hasard que le gâble du couronnement se trouve entre ceux de la Passion et de la Parousie. La vallée du Cédron où Marie a été pour peu de temps ensevelie, c’est la vallée du Jugement dernier, le lieu où Dieu viendra demander des comptes aux nations. L’entrée de Marie dans la gloire annonce celle des justes, son couronnement est la récompense de sa maternité et de sa compassion, il lui confère le pouvoir d’intercession pour toute l’Eglise dont elle préfigure le triomphe final.

Le parallélisme entre la Vierge et l’Eglise a été clairement formulé dès le IVème siècle par saint Ambroise puis par saint Augustin et s’applique bien sûr au chapitre 12 : « Cette femme représente la Vierge-Mère qui engendre, intacte, notre tête également intacte et par cela même représente une figure de l’Eglise (Quoltvultdeus). Il y a donc deux lectures possibles du couronnement, dans une constante superposition de l’interprétation. Marie est mère de Jésus, l’Eglise est notre mère. La virginité du corps de Marie préfigure celle du coeur de l’Eglise qui, vierge de toute hérésie, garde inviolablement l’intégrité de la foi. Du parallélisme de compassion on passe au parallélisme de médiation : Marie et l’Eglise sont médiatrices entre le Christ et les hommes.

L’Eglise englobe toute l’assemblée des fidèles, ceux de la cité bienheureuse parvenus au terme de leur pérégrination et le peuple d’ici-bas toujours en marche. La reine de l’Eglise triomphante, Marie, précède l’Eglise militante que nous formons. Le couronnement annonce la Jérusalem céleste « parée comme une épouse ornée pour son époux ».

La cathédrale tout entière est l’image de la Jérusalem céleste, avec ces statues d’anges aux ailes déployées qui habitent les contreforts, lui donnant l’allure d’une ville fortifiée gardée par les milices d’en-haut. La liturgie humaine qui y est célébrée préfigure elle-même la sainte et éternelle liturgie angélique, comme l’exprime si bien la préface de la messe. Cette liturgie céleste est représentée en bas-relief au-dessus des chapelles absidiales par des anges en aube portant livre, encensoir, bénitier ou croix processionnelle, entourant le Christ, tourné vers l’est , comme le célébrant offrant le sacrifice à l’autel. Cette perméabilité entre la terre et le ciel, par la médiation de l’Eglise, voilà bien ce qu’exprime l’Ange au Sourire, ange psychagogue qui vient accueillir un évêque martyr pour lui remettre la palme et le conduire dans la joie de son maître.

La cathédrale de Reims relaie très clairement la vision d’espérance sur laquelle s’achève l’Apocalypse : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux, ils seront son peuple et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé ».

Il faut savoir gré à Frédéric Voisin de redonner vie à ce message.

Patrick DEMOUY
Professeur d’histoire du Moyen Age à l’Université de Reims